Alain Chouet : « Les Séoud ont établi leur autorité politique sur une base religieuse fondamentaliste » (1/2)

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Alain Chouet (né le 24 août 1946 à Paris) est un ancien officier de renseignement français. Diplômé de l’Ecole des Langues Orientales, il a travaillé successivement à Beyrouth, Damas ou encore Rabat avant de devenir Chef du service de renseignement de sécurité entre 2000 et 2002. Coauteur de plusieurs ouvrages concernant l’islam et le terrorisme, il a notamment publié “Au cœur des services spéciaux, la menace islamistes: fausses pistes et vrais dangers” et “La Sagesse de l’Espion”. 

Mondorient: Comment a été fondée l’Arabie Saoudite?

Alain Chouet: Dans un billet récemment paru sur le site internet du Nouvel Économiste, le criminologue Alain Bauer nous rappelle utilement que si l’histoire « ne repasse pas les plats », il est quand même bien utile de connaître le passé si on veut comprendre le présent et préparer l’avenir. Dans les toutes premières années du XIXe siècle, profitant de l’expédition Napoléon au Levant qui isolait la péninsule arabique du pouvoir du sultan ottoman, la tribu des Séoud entreprit de sortir de son fief de Ryadh pour s’emparer de La Mecque et Médine, s’arroger le contrôle des Lieux Saints de l’Islam et y établir une théocratie wahhabite à vocation universelle. Pour se prémunir de toute attaque de flanc pendant leur expédition vers l’ouest, les Séoud déléguèrent vers le nord des tribus vassales fanatisées qui envahirent la vallée du Tigre et de l’Euphrate, cœur de l’Irak actuel, mirent à sac les villes saintes chiites de Najjaf et Kerbela, massacrèrent les minorités locales avant de se préparer à envahir l’Anatolie et pousser jusqu’à Constantinople en vue de déposer le Calife ottoman et lui substituer un Séoud wahhabite.

Libéré de l’hypothèque de l’intervention française dans la région, le pouvoir ottoman réagit vigoureusement à l’attaque en dépêchant sur place ses janissaires sous l’autorité du Pacha d’Égypte qui fit un grand massacre des wahhabites et de leurs partisans, libéra les villes saintes restituées à leurs gardiens légitimes, les Hashémites, et obligea la tribu Séoud à se replier sur son fief désolé du centre de la Péninsule où elle continua de végéter pendant un siècle. Mais dès le début du XXe siècle, profitant de l’affaiblissement de Constantinople englué dans ses affrontements balkaniques, dans ses revers répétés face aux puissances européennes puis dans le premier conflit mondial, les Séoud répétèrent l’expérience, expédiant à nouveau dans la péninsule et vers le nord des mercenaires fanatisés qui, sous le nom générique de « Ikhwan » (les Frères ou la Confrérie), entreprirent de nouveau de massacrer les populations locales ou de les soumettre à l’autorité des Séoud. Ces derniers ayant fini par s’emparer des Lieux Saints et par établir en 1926 un Royaume qui porte le nom de leur famille, les milices de l’Ikhwan commencèrent à devenir gênantes d’autant qu’elles menaçaient les intérêts britanniques en Transjordanie, en Irak et au Koweït et qu’elles commençaient à se rebeller contre leurs maîtres séoudiens jugés trop mous et suspects – sans doute à juste titre – de ne pas vouloir partager hors du cercle de famille leur pouvoir et les rentes qu’il générait. Il fallut aux Séoud deux années de combats en 1928-1929 et l’assistance de l’aviation britannique pour venir à bout de leurs créatures révoltées et passer leurs chefs par les armes. Si Ibn Séoud a ainsi trouvé une issue thermidorienne aux chevauchées sanglantes qui ont porté sa famille au pouvoir, il n’en reste pas moins que la monarchie séoudienne, l’alliance du « sabre et du goupillon » entre la famille Séoud et les Oulémas de La Mecque, offre toutes les apparences d’un « Daesh qui a réussi », selon les termes de l’écrivain algérien Kamal Daoud.

Quelle est la légitimité de la dynastie régnante des Séoud ?

La fin des années 90 et le début des années 2000, marqués par les débordements de groupes salafistes violents, présentent de nombreuses similitudes avec les deux épisodes qui ont illustré le début des deux siècles précédents et révèlent une faille récurrente dans la stratégie de pouvoir et de puissance de la famille Séoud. Après plusieurs tentatives ratées, les Séoud ont fini par établir leur autorité politique sur une base religieuse fondamentaliste en s’emparant de façon illégitime de la garde des Lieux Saints de l’Islam en 1926. Les conditions mêmes de cette prise de pouvoir ont cependant conduit le clan à s’exposer à la contestation permanente de toutes les autres forces politiques arabes, régionales et internationales. Les Séoud sont évidemment contestés par les forces politiques progressistes et démocratiques pour cause d’obscurantisme théocratique, mais aussi contestés par les nationalistes arabes pour cause de panislamisme étroit et de collusion avec l’Occident, contestés par les pauvres pour cause d’accaparement familial de la rente hydrocarbure, contestés par les courants réformistes de l’Islam sunnite qui s’accommodent mal de la très minoritaire lecture néo-hanbalite des textes par les wahhabites, contestés par les ayatollahs chiites d’Iran qui ne pouvaient laisser le monopole de la légitimité théocratique à leurs rivaux sunnites, contestés enfin sur leur propre terrain religieux – le seul qu’ils étaient bien obligés de concéder – par des minorités de dépassement plus extrémistes et plus fondamentalistes qu’eux.

Masjid al-Haram, la grande Mosquée de La Mecque. L'accaparement des Lieux Saints, un outil de légitimation des Séoud // Wikimedia Commons
Masjid al-Haram, la grande Mosquée de La Mecque. L’accaparement des Lieux Saints, un outil de légitimation des Séoud // Wikimedia Commons

Face à ce rejet généralisé, la famille Séoud, qui manque de ressources humaines mais pas de moyens financiers, a réagi par une politique du chéquier afin de tenter de s’assurer le contrôle de l’Islam mondial et de l’orienter dans le sens de ses intérêts quand il est devenu patent, à partir des années 1970 et 1980 que la monarchie wahhabite était menacée aussi bien par les évolutions sociales et nationales soutenues par le bloc de l’Est que par l’activisme des dirigeants iraniens. L’activisme séoudien s’est manifesté dans deux directions. D’abord, une campagne de prise de contrôle de l’Islam mondial par le financement de mosquée, d’imams, de centres culturels sociaux et sportifs assurés par des organisations caritatives et utilisant les services de la Confrérie des Frères Musulmans, hostiles à la monarchie, mais partageant les mêmes valeurs salafistes et qui constituent la seule organisation islamique transnationale bien organisée susceptible de relayer l’idéologie intégriste légitimante des Séoud. Étalée sur les trente dernières années du XXe siècle, cette stratégie a contribué de façon décisive à l’expansion de la lecture wahhabite jusque là ultra minoritaire (moins de 2%) de l’Islam et à la radicalisation du monde musulman, notamment dans ses composantes les plus jeunes et les plus démunies. Cette radicalisation a ensuite servi de terreau au recrutement de volontaires de la violence destinés à placer l’Arabie en pointe de tous les combats de l’Islam sunnite et à mettre la monarchie à l’abri de toute contestation idéologique, politique ou sociale dans le monde musulman.

Le premier point d’application de cette stratégie de violence a été l’Afghanistan où l’Arabie a contribué de façon déterminante à la création et au fonctionnement du « Maktab ul-Khidamat » (Bureau des services) installé à Peshawar au Pakistan sous la responsabilité du Frère palestinien Abdallah Azzam, avec mission de recruter, former et envoyer au combat les volontaires islamistes étrangers – et principalement arabes – destinés à se joindre aux Moudjahidin afghans dans leur lutte contre l’occupation soviétique. La même stratégie s’est poursuivie ensuite au Soudan avec le soutien au coup d’État des Frères Musulmans en 1989, puis au Maghreb avec l’assistance discrète fournie aux mouvements islamistes locaux au Maroc, en Algérie, en Tunisie et en Libye conjugué à un soutien historique apporté aux émanations politiques des Frères Musulmans du Yémen, d’Égypte et de Syrie.

A quand peut-on faire remonter les liens directs entre Riyad et les groupes islamistes ?

C’est d’Afghanistan que viendront en 1998 les premières contradictions de la stratégie séoudienne selon le même schéma que les débordements des deux siècles précédents. En 1998, un groupe hétéroclite d’activistes salafistes internationaux rescapés du Maktab ul-Khidamat sous les ordres de Ayman Zawahiri et Oussama Ben Laden et l’étiquette « Al-Qaïda », publie un « Manifeste contre les Juifs et les Croisés » rapidement suivi d’actions terroristes spectaculaires contre des infrastructures séoudiennes et des objectifs américains. Car, à la lecture de ce manifeste, hormis le titre, il n’est fait aucune allusion aux Juifs ou aux Croisés. Le texte est une charge violente contre la famille Séoud et ses protecteurs occidentaux. Et, de fait, l’organisation de Ben Laden apparaît rapidement comme le produit paroxystique de ce qui a été ressenti comme une trahison et une défaite. Al-Qaïda a cristallisé la rancœur des volontaires djihadistes d’Afghanistan abandonnés par l’Occident et l’Arabie après 1992, transformant le djihad contre le communisme en djihad universel désespéré. Oussama Ben Laden lui-même est symptomatique de la bourgeoisie entrepreneuriale d’Arabie, majoritairement immigrée du Yémen ou du Levant, qui fait tourner la machine économique locale sans pour autant bénéficier du moindre espace d’une expression politique totalement monopolisée par la famille régnante, bénéficiaire exclusive de la rente hydrocarbure.

Al-Qaïda était un mouvement criminel terroriste stricto sensu. C’était la scorie dégénérée de la guérilla qui avait opposé les moudjahidins islamistes internationaux soutenus par l’Occident et ses alliés locaux aux occupants soviétiques en Afghanistan avant d’être abandonnés par tout le monde après la chute du bloc de l’est. Le mouvement de Ben Laden était un groupe restreint ayant une stratégie globale déterritorialisée d’opposition à l’Amérique et ses alliés mais pas de tactique définie. Elle mettait en œuvre des non-professionnels de la violence sacrifiables, non munis d’armes par nature, introduits au cœur des sociétés adverses en vue d’y commettre des attentats aveugles comme ils pouvaient, où ils pouvaient, quand ils pouvaient, pourvu que la violence soit spectaculaire, médiatisée et porte la signature et le message de la mouvance. C’est l’obstination de l’Amérique outragée à voir sa signature partout et à mettre en place une inepte « guerre globale contre la terreur » qui a érigé ce groupe criminel restreint aux capacités plus que réduites après 2002, en référence universelle de contestation politique et sociale pour l’ensemble du monde musulman.

L’Arabie Saoudite porte-t-elle sa part de responsabilité dans l’émergence de l’État Islamique ?

Le dérapage d’Al-Qaïda aurait dû servir de leçon aux Séoud sur le risque qu’il y avait à instrumentaliser le salafisme militant aux fins de leur protection. Il n’en a rien été.

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Le 6 Août dernier, un attentat revendiqué par Daesh touche un quartier général de la police saoudienne

L’intervention américaine en Irak puis l’administration du pays par les forces d’occupation ayant dès 2003 stimulé les divisions communautaires locales, consacré la prééminence politique de la communauté chiite et jeté les anciens militaires et fonctionnaires sunnites dans les bras des contestataires salafistes, les services séoudiens ont recherché parmi ces contestataires ceux susceptibles de s’opposer victorieusement à une mainmise chiite sur le pouvoir ou, au moins, d’entretenir dans le pays un état d’anarchie suffisant pour que l’État en soit neutralisé. Leurs efforts se sont focalisés dès 2003 sur Abou Moussaab al-Zerqawi, Frère de Jordanie, dissident d’Al-Qaïda exclu de l’organisation pour aventurisme, qui essayait de constituer son propre groupe salafiste dans le nord-est de l’Irak. La manœuvre aboutit à la création de « Al-Qaïda en Mésopotamie » (Al-Qaïda fi bilad al-Rafidhaïn) qui mène une guerre d’usure incessante contre les forces gouvernementales et les troupes d’occupation américaines ainsi que des opérations terroristes dans les zones chiites. Après la mort de Zerqawi tué lors de frappes américaines, Al-Qaïda en Irak s’autonomise peu à peu sous l’autorité de plusieurs chefs salafistes, au point de s’autoproclamer « État », et reproduit le schéma de sédition contre ses instigateurs et maîtres séoudiens quand son chef Abou Bakr al-Baghdadi se désigne comme Calife, entreprend une offensive régionale de conquête territoriale, profite du désordre syrien pour y agrandir son territoire de contrôle aux dépens de l’instrument local de la subversion séoudienne, « Jabhat al-Nosra », filiale labellisée d’Al-Qaïda dont le prince Bandar Ben Sultan, chef des services spéciaux séoudiens a publiquement admis la paternité.

A suivre…

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