Iran – Arabie Saoudite : Une guerre des mots qui dégénère

 -  -  19


 

Rivaux de toujours, l’Iran et l’Arabie Saoudite se considèrent désormais comme ennemis déclarés. Après des mois de tensions et d’innombrables escalades verbales, les deux géants ont rompu leurs liens diplomatiques suite à l’exécution d’un dignitaire chiite par les Saoud. Un conflit qui empoisonne la région entière. 

Le Cheikh Nimr Baqer al-Nimr, exécuté le 2 janvier / Wikimedia Commons
Nimr Baqer al-Nimr, exécuté par l’Arabie Saoudite / Wikimedia Commons

La provocation de trop. Porte-parole de la contestation chiite au sein du royaume saoudien, le cheikh Nimr Baqer al-Nimr était sous les verrous depuis 2012. Ce haut dignitaire chiite, qui avait étudié en Iran, fut le principal instigateur du « Printemps Arabe saoudien ». Le 2 janvier, avec 47 autres détenus, les autorités saoudiennes l’ont décapité. Exécution qui provoqua un véritable tremblement de terre sur l’autre rive du détroit d’Ormuz.

 La nuit suivante, plus d’un millier d’Iraniens ont saccagé et brulé l’ambassade d’Arabie Saoudite à Téhéran. Un acte qui enfreint l’inviolabilité des représentations diplomatiques, établie par la Convention de Genève. Un embrasement généralisé s’en est suivi. Les manifestations chiites se sont répandues dans l’ensemble du monde musulman : à Bahreïn, au Liban, au Pakistan, dans la ville symbolique de Kerbala, ainsi que dans le village natal du cheikh en Arabie Saoudite. La molle condamnation de ces actes par le président iranien Hassan Rohani n’a rien changé à la colère du monde chiite.

La confrontation directe entre les deux grandes puissances de la région est une première, avec toutes les conséquences que cela implique. Jusque-là habitués aux guerres de procurations (Syrie, Yémen) et aux déclarations chocs, l’Arabie saoudite a sans doute franchie le Rubicon en rompant les liens diplomatiques et commerciaux avec la République Islamique. Une décision que les observateurs pressentaient mais qu’ils n’imaginaient pas devenir réalité. Cette déclaration de guerre (froide) de la famille régnante Saoud ouvre la boîte de Pandore aux revendications chiites et l’exacerbation des conflits régionaux déjà nombreux.

Une succession de ruptures diplomatiques dangereuses

Aussitôt la rupture des liens diplomatiques consommée, les pays et organisations de la région se sont progressivement rangés en deux camps distincts : les alliés de l’influente Arabie Saoudite et les diverses populations chiites opprimées. Après le royaume saoudien, c’est Bahreïn qui a rompu les liens diplomatiques avec Téhéran, en expulsant les diplomates iraniens au passage. Compréhensible pour un pays où 70% des musulmans sont chiites mais le roi sunnite et où le « Printemps Arabe » avait grandement délégitimer le pouvoir en place. Même cas de figure pour les Emirats Arabes Unis et le Koweït, qui ont rappelé leur personnel diplomatique d’Iran le 5 janvier. Plus surprenant, le Soudan, Djibouti et la Somalie ont aussi fermé leurs représentations à Téhéran, et dans le même temps, pris part à la coalition arabo-africaine au Yémen. Une évidente manœuvre d’isolement de l’Iran est ici orchestrée par Riyad, qui cherche à affaiblir un rival en pleine ascension.

A quelques centaines de kilomètres au Nord, c’est l’Organisation État Islamique (OEI) qui est la grande gagnante d’une telle escalade. Alors qu’un front commun pour lutter contre l’OEI se mettait progressivement en place, les provocations saoudiennes ont ruiné plusieurs mois d’intenses efforts diplomatiques. Il semble que Riyad ne cherche pas à combattre les djihadistes de front, mais à se livrer à une surenchère religieuse, comme le détaille le professeur de SciencesPo Paris, Pierre Conesa au magazine Capital :

“Le pays est officiellement membre de la coalition internationale qui lutte contre Daech. Mais il n’y pèse pas très lourd et, comme les autres Etats du Golfe, il refuse d’accueillir un seul réfugié syrien. La contradiction n’a jamais été aussi visible dans les liens qu’entretiennent les pays occidentaux avec le royaume. On veut détruire Daech et on est l’allié de l’Arabie, dont l’idéologie religieuse est la même que celle de l’Etat islamique. On peut même dire que les deux se font concurrence et se livrent à une véritable surenchère pour montrer qui applique l’islam le plus rigoriste.”

Secretary_Kerry_Chats_With_Saudi_King_Salman_After_He_Arrived_At_Andrews_Air_Force_Base_Before_Meeting_With_President_Obama_(20936502090)
Le Roi saoudien Salmane, aux côtés de John Kerry / Flickr

Une exécution symbolique et calculée

La date de l’exécution n’a pas été choisie par hasard. Les Saoud, particulièrement en disgrâce actuellement,  espéraient obtenir cette réaction en chaîne et ce pour plusieurs raisons :

  • La surenchère avec Daesh a déjà été évoquée ci-dessus. Il est primordial pour Riyad de se réaffirmer devant la menace que fait planer l’OEI sur le royaume saoudien. Depuis la création du royaume en 1932, les Saoud ne détiennent leur légitimité que grâce à l’instrumentalisation de la religion qu’ils exercent, en appliquant la doctrine rigoriste wahhabite. Il leur est donc insupportable de voir cette légitimité remise en cause par le calife auto-proclamé de l’État Islamique Abou Bakr al-Baghdadi. En décembre, en critiquant la grande coalition islamique lancée par Riyad, al-Baghdadi a appelé le peuple saoudien à se révolter contre ses dirigeants. Il ne faut pas taire le fait que parmi les autres individus exécutés, beaucoup étaient des djihadistes sunnites.
  • Cette exécution de masse intervient exactement une semaine après la mort de
    Zahran Allouche, chef de l’Armée de l’Islam (Jaïch al-Islam). Cette brigade qui se bat contre Bachar al-Assad depuis 2012 était proche des milieux salafistes saoudiens et financée par eux.
  • Il s’agit évidemment aussi pour l’Arabie Saoudite de contrecarrer le retour de Téhéran sur le devant de la scène internationale. Depuis la signature de l’accord sur le nucléaire, l’Iran est réintégré à l’ordre mondial. A tel point que la longue alliance américano-saoudienne bat de l’aile. L’embrasement actuel ne laisse que très peu de place à la neutralité. Les Saoud, par le poids de leur industrie pétrolière et leurs colossales importations d’armements occidentaux, espèrent bien rallier à eux les pays sunnites de la région et les grandes puissances occidentales.
  • Enfin, l’Arabie Saoudite a souhaité rétablir son autorité sur l’indocile minorité chiite de l’est du pays. Un peu moins de 2 millions de chiites habitent dans la Région orientale (Ach-Charqiya), où se trouvent l’ensemble des gisements pétroliers saoudiens. Le pétrole étant la principale arme saoudienne, il est hors de question pour le royaume de laisser des poches de contestation chiites s’y implanter durablement.

Les Occidentaux, embarrassés et tiraillés, appellent les deux partis au calme. Dans une position inconfortable, ils ne souhaitent froisser aucunes des deux puissances. Hassan Rohani, le président iranien, en a profité pour pointer du doigt les incohérences occidentales:

“J’espère que les pays européens qui réagissent toujours aux questions liées aux Droits de l’Homme feront leur devoir.”

Le ministre des Affaires Etrangères allemand, Frank-Walter Steinmeier, a promis de durcir le ton et de restreindre les ventes d’armes à l’Arabie Saoudite pour sanctionner les violations des droits de l’Homme. Il prend la suite de la “diplomatie éthique” suédoise, qui avait déjà expulsé l’ambassadeur saoudien l’an passé. Une inflexion diplomatique qui paraît encore loin pour des pays comme la France, encore largement dépendante des exportations d’armement en direction de Riyad.

 

Noé Hochet


19 recommended
461 views
bookmark icon