Analyse de la finance islamique: les réseaux (3/4)

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L’encours estimé de la finance islamique s’élève à plus de 2 000 milliards de dollars. Cependant, la finance islamique représente seulement 1 % de la finance classique et 5 % de l’ensemble des actifs bancaires. Pour autant,  les perspectives de croissance sont substantielles. Les chiffres l’attestent : elle ne pesait que 700 milliards de dollars sur le marché mondial en 2008, 1300 milliards en 2011 et 1540 milliards en 2012. Entre 2002 et 2007, le taux de croissance s’élevait ainsi à 30%. Avec la crise financière, il y a fort à parier que son développement s’accélèrera encore à mesure que des politiques publiques de réglementation financière seront mises en œuvre.

La finance de marché est, en effet, décriée du fait de son caractère autotélique. L’économiste François Morin a même affirmé qu’il « faut saigner la finance avant qu’elle nous saigne ». La finance islamique, en ce qu’elle promeut un système économique éthique fondé sur la répartition des pertes et des profits, représente, à ce titre, une alternative tout à fait satisfaisante. Mais qu’en est-il de la situation effective ?

I- La situation actuelle : très forte concentration géographique du marché

Le marché de la finance islamique est caractérisé par une très grosse concentration géographique : plus de deux tiers des actifs sont situés dans les pays de Golfe et plus de 20% en Asie de Sud-Est.  Il existe deux grands centres de finance islamique : l’Arabie Saoudite  et la Malaisie. Ces deux pays sont, respectivement, à l’origine de la création de 25% et de 23% des produits islamiques.

Créées à partir de 1975, il existe plus de 400 institutions financières islamiques en activité, présentes dans 75 pays. Les pays du Golfe sont les leaders incontestables du marché de la finance islamique et ce pour une raison principale : le montant très élevé de l’épargne disponible (estimé à plus de 5000 milliards aujourd’hui).

Ainsi, dès 1996, les pays du Golfe regroupaient 13 institutions financières islamiques sur les 166 existantes mais celles-ci représentaient 54% du capital de l’ensemble de l’industrie, 32% de ses dépôts et 23% de ses actifs. En comparaison, l’Indonésie, plus grand pays musulman en termes de population, ne représente que 3% de l’ensemble des actifs bancaires islamiques.

II- Le développement en Europe : La France suit la Grande-Bretagne

  1. La Grande-Bretagne

Lors du forum Économique du monde islamique en 2013, le Premier ministre britannique David Cameron a fait part de sa volonté de développer la finance islamique au sein de son pays.  Le rôle du Financial Services Authority a été, à cet égard, crucial : il a créé des normes pour ces nouveaux produits financiers et a ouvert un département spécifique dédié à la finance islamique. Cela a facilité l’intégration de banques islamiques en Grande-Bretagne, si bien qu’en 2004, l’Islamic Bank of Britain, première banque islamique en Europe, a vu le jour. Elle est suivie, dès 2008, par la création de trois banques conformes à l’éthique islamique: l’European Islamic Investment Bank et la Bank of London and Middle East et l’Islamic Bank of Britain.

En 2006, le Royaume-Uni a lancé un projet de sukuk anglais. Le projet a été suspendu mais cette initiative, unique en Occident, a été rétablie en juin 2014. La Grande-Bretagne est devenu ainsi le premier Etat, hors du monde musulman, à émettre des obligations souveraines islamiques. En octobre 2013, la City a déclaré vouloir créer un indice boursier chariah compliance.

Au total, c’est environ vingt banques islamiques qui existent au Royaume-Uni. Elles cumulent un chiffre d’affaires évalué, en 2014, à 4,5 milliards, ce qui représente le double par rapport au marché américain.

     2. La France 

L’essor de la finance islamique touche la France à plusieurs égards.

La Commission des finances du Sénat – le 14 mai 2008 – a organisé deux tables rondes sur la finance islamique afin de trouver des solutions juridiques à l’incorporation des produits financiers islamiques en France, afin de permettre au pays de s’insérer dans ce marché en pleine expansion.

 S’agissant des sociétés civiles en placement mobilier, on a assisté à l’ouverture récente de France Sukuk Courtage, institution proposant des produits d’épargnes islamiques, gérée par une société agréée par l’Autorité des Marchés Financiers. C’est en 2011, et par le biais de France Sukuk Courtage, que le  premier produit d’épargne conforme à l’éthique islamique apparaît en France. C’est également en 2011 que la Chaabi Bank, filiale de la Banque populaire du Maroc, proposa l’ouverture d’un compte chariah compliant.

Par ailleurs, un Institut Français de Finance Islamique, sous la présidence de Hervé de Charette, ancien ministre des Affaires Étrangères et Président de la Chambre de Commerce Franco-Arabe, a été créé le 9 décembre 2009. Sa mission est  de favoriser le développement de la finance islamique en France ; pour ce faire, l’Institut a signé un partenariat avec la Banque Islamique de Développement.

La finance islamique s’est particulièrement développée en France sous l’impulsion de Christine Lagarde, alors Ministre de l’Economie et des Finances. LAGARDESelon elle:

 “La finance islamique peut en principe devenir un facteur de stabilité financière car le partage du risque réduit le ratio d’endettement et les échanges sont adossés à des actifs tangibles donc entièrement garantis”

Le 25 juillet 2010, La Direction Générale des Finances Publiques, a ainsi publié des instructions en relatives au traitement fiscal des opérations de finance islamique (murabaha et sukuks en particulier) afin d’incorporer juridiquement les montages financiers islamiques.

III- Les institutions financières mondiales: le rôle crucial de la BID

  1. la Banque Islamique de Développement

Créée en 1973 mais effectivement mise en place, en 1975, à Jeddah (Arabie saoudite), la BID est une institution financière intergouvernementale. Elle est chargée de favoriser le progrès économique et social des pays musulmans tout en se conformant à l’éthique islamique, par le biais d’une coopération renforcée. Son objectif consiste à « mettre l’accent sur la coopération entre les pays membres, l’amélioration des ressources humaines, la promotion de la science et de la technologie, la réduction de la pauvreté et la conservation de l’environnement » Elle dispose, pour ce faire, de onze bureaux régionaux.

La BID oriente les ressources des pays producteurs de pétrole vers le financement de projets de développement des pays musulmans pauvres. Ainsi, la BID a financé un projet autoroutier en Côte d’Ivoire (Yamoussoukro), qui a été inauguré  le 11 décembre 2013. L’institution s’est également associée à la BERD (Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement), en mai 2014, pour la création d’un fonds de soutien aux entreprises situées dans les régions sud et est de la Méditerranée.

La BID, dont le principal actionnaire est l’Arabie Saoudite (à hauteur de 23,6%) est composée de 56 pays membres, qui doivent obligatoirement appartenir à l’Organisation de la conférence islamique (OCI), verser une contribution au capital de la banque, et s’engager à accepter les modalités que son conseil d’administration peut établir.

Le poids de la BID augmente constamment depuis 1973. En 1992, le capital de la BID s’élevait à 2 milliards de dinars islamiques, unité de compte équivalente aux DTS (droits de tirages spéciaux) du FMI.  En 2002, après plusieurs augmentations de capital, celui-ci s’élève à 15 milliards de dinars islamiques. Le 22 mai 2013, la banque, afin de mieux soutenir les projets de développement,  a plus que triplé son capital autorisé qui passe alors à 150 milliards de dollars.  Plus de quarante banques, opérant dans les pays musulmans pauvres, sont désormais liées à la BID.

   2.  Dar al-Maal al-Islami

Al Faycal Al Saud

Créée en 1981 par l’émir saoudien Mohamed al-Faycal al-Saud, il s’agit d’une société de services sous forme de holding avec un conseil de religieux composé de six membres. Elle détient une vingtaine de filiales dans 13 pays.

Ses objectifs sont nombreux : promouvoir et encourager le respect des principes, lois et traditions islamiques dans les milieux de la finance, de la banque et des branches d’activité similaires ; offrir à tous les musulmans de la région des services financiers modernes, leur permettant de réaliser des transactions financières tout en respectant les prescriptions  éthiques ; aider la communauté islamique de la sous-région dans la collecte et l’utilisation des ressources financières nécessaires à un vrai développement économique.

     3. Charia Boards

CHARIA BOARD
Meethaq Sharia Board

Un « Charia Board » est un organe collégial, composé en général de 4 à 7 oulémas,  ayant des compétences financières et bancaires. Certains oulémas de renom font partie de plus d’une vingtaine de comités chargés d’étudier la compatibilité d’opérations avec la loi islamique. Ces savants ont une influence prépondérante sur les institutions qu’ils conseillent, aussi se pose la question de leur indépendance vis-à-vis des banques.

Adil Kourtih


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