Gülen – Erdogan, un duel turc

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A la tête d’une confrérie importante, le mystérieux Fethullah Gülen investit toutes les strates de la société turque. Malgré son exil depuis 15 ans aux États-Unis, il pèse de tout son poids à Istanbul comme à Ankara.  Ancien allié de circonstance d’Erdogan, il représente aujourd’hui sa plus grande menace. Mais qui est vraiment Fethullah Gülen?

Pour Recep Tayyip Erdogan, le président turc, la menace est invisible. Il ne s’agit ici ni de l’Organisation de l’État Islamique (OEI), ni des séparatistes kurdes. L’homme à abattre est Fethullah Gülen : le seul à encore pouvoir le renverser. Un homme dont la pensée s’est répandue jusqu’au sommet de l’appareil d’État. Un homme qui contraint le président turc à renforcer son pouvoir à coup de mesures liberticides.

Un imam influent

Le Hizmet (service), la confrérie de Fethullah Gülen qui date des années 1970, est multiforme. Connue avant tout pour ses écoles (dershanes) en Turquie et dans le monde, la confrérie forme un grand nombre d’élites. Elle s’est aussi implantée dans la sphère médiatique ainsi que dans diverses ONG. Voici comment le site officiel du Hizmet décrit le mouvement:

“Depuis les années 70, le mouvement social qu’il inspire est devenu un mouvement international éducatif, interculturel et interreligieux et comptent des millions d’acteurs. Ces derniers animent les centaines d’institutions éducatives modernes, de presses écrites et télévisées, et des organismes de dialogue qu’ils ont fondés sur tous les continents.”

En réalité, le Hizmet se résume à la personnalité de son charismatique fondateur : l’imam Fethullah Gülen, en exil aux États-Unis pour échapper à des poursuites judiciaires. L’imam se distingue par sa défense fervente du capitalisme, du dialogue inter-religieux, tout cela mâtiné d’un nationalisme puissant.

Un mouvement multiforme / mouvementhizmet.fr
Un mouvement multiforme / mouvementhizmet.fr

C’est ce qui lui vaut la plus grande hostilité des kémalistes, prônant une “Turquie à l’occidentale”. Ennemis déclarés, Gülen oeuvre, dans les années 1990, à contrecarrer la mainmise kémaliste sur l’État turc. Chose qu’il réussira, en apportant son soutien décisif à Recep Tayyip Erdogan, alors candidat triomphant de l’AKP (Parti de la justice et du développement) aux législatives de 2002. Mais selon le chercheur Bayram Balci:

“L’ennemi commun neutralisé, il était naturel que l’alliance conçue pour l’affronter en perdant sa principale raison d’exister finisse par se craqueler”

L’ennemi intime

Ce soutien s’effrite au cours du temps. C’est d’abord l’affaire de la flottille de Gaza en 2010, soutenue par Erdogan, qui mettra le feu aux poudres. Gülen désapprouvera publiquement l’initiative. Une guerre des mots concernant la crise syrienne et le cas kurde entérine la discorde entre l’homme politique et le “savant”. En 2013, un scandale de corruption éclate au sommet de l’État et éclabousse jusqu’au fils d’Erdogan, qui crie qu complot. Une action directement commanditée par son ennemi intime, selon lui:

“Tout ceci est un sale complot contre la volonté nationale. Nous allons mettre un terme à ce vilain jeu, de la même façon que nous avons mis un terme [aux manifestations de] Gezi”

La riposte ne tarde pas. Des écoles de Fethullah Gülen sont fermées, le Hizmet appartient désormais à la liste des organisations terroristes.

Manifestation contre la censure des télévisions turques / (AP Photo/Thanassis Stavrakis)
Manifestation contre la censure des télévisions turques / (AP Photo/Thanassis Stavrakis)

Il sera ensuite aisé pour Erdogan de publiquement diabolisé le Hizmet. Un mouvement mystique dont le fondateur n’a pas mis les pieds sur le sol turc depuis 1999. La rhétorique de la menace extérieure et des risques de coup d’État justifieront les purges dans la police et la justice, coupables d’être ralliés à Gülen. Pis, le président turc en profite pour museler les médias. La semaine précédent les élections législatives de novembre 2015, la police a pris possession de Kanalturk et Bugun TV, deux médias appartenant au groupe de Fethullah Gülen.

Une paranoïa d’État

Et quand bien même l’AKP a remporté avec brio les dernières élections de novembre (49,3%), Recep Tayyip Erdogan est plus fragilisé que jamais. Issu du sérail, Erdogan la bête politique s’est progressivement discrédité auprès de l’opinion turque et internationale. Sa folie des grandeurs en agace plus d’un. Il a fait bâtir un palais présidentiel hors-norme, à l’intérieur duquel sa garde personnelle arbore les tenues guerrières ottomanes. Son jeu ambigu avec l’OEI lui a fait perdre sa place d’interlocuteur privilégié des Occidentaux dans la région. Enfin, il a perdu l’intégralité du soutien kurde après le renouveau du conflit avec le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan).

Cette récente impopularité profite à l’homme de l’ombre. Fethullah Gülen voit en effet se rallier à lui des opposants de toutes sortes à l’autoritarisme du président turc. Gülen, bien qu’exilé, s’affirme comme la seule alternative à Recep Tayyip Erdogan. Avec son important réseau dans le pays, nul doute qu’il tentera à nouveau de le perturber.

Noé Hochet


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