Anatomie de l’aide russe en Syrie : un détour par la philosophie

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Le 28 septembre dernier, dix ans après son dernier discours devant l’Assemblée Générale des Nations-Unies, Vladimir Poutine, a affirmé son soutien au régime syrien tout en proposant une coalition internationale contre l’EI. Deux jours après, il a annoncé le lancement d’attaques aéroterrestres russes en Syrie.

Le général Andreï Kartapolov, chef des opérations, a déclaré, le 16 octobre, qu’il y a eu plus de 669 sorties aériennes et 456 cibles détruites. Parallèlement à son aide militaire, la Russie mobilise ses réseaux diplomatiques (réunion à Sotchi le 11 octobre avec les Saoudiens, réunion à Moscou avec le Kurdes du PYD le 21 octobre, réunion de Vienne avec les ministres des affaires étrangères turc, américain et saoudien le 23 octobre) pour trouver une solution politique qui prendra la relève de l’opération militaire. Poutine se donne, en effet, quatre mois pour consolider le régime syrien (notamment au Nord-Ouest) et mener une contre-offensive à Alep, l’utilisation de la force étant jugée nécessaire pour peser dans le rapport de force politique. On assiste donc à une sorte de renversement de la célèbre formule de Clausewitz, la politique étant ici « la continuation de la guerre par d’autres moyens ».

L’aide militaire et diplomatique apportée au régime syrien a largement été décriée par les observateurs. François Hollande a même affirmé que le Président Poutine « n’est pas notre allié en Syrie » car il bombarde l’opposition syrienne et non l’EI ; la Russie ne poursuit que son intérêt dans cette affaire.  Or, si l’aide russe obéit évidemment à une logique réaliste (1), il nous semble qu’elle peut être jugée normativement comme une aide politique au sens schmittien (2)  et juste d’un point de vue juridique et éthique (3).

L’aide militaire russe est réaliste. En effet, selon H. Morghentau (Politics Among Nation: The Struggle for Power and Peace), toute intervention doit être justifiée par l’intérêt national. Or, il apparaît que l’aide militaire russe a été décidée après avoir procédé à un calcul coût/bénéfices. En effet, les bénéfices (ce que Raymond Aron appelle les « déterminants »), pour la Russie, sont nombreux et s’emboîtent les uns dans les autres comme des matriochkas. D’abord, Vladimir Poutine veut rendre à la Russie son rang de grande puissance. La puissance, sur la scène internationale, est la « capacité d’une unité politique à imposer sa volonté aux autres unités » (Raymond Aron, Paix et Guerre entres les nations). Selon Hoffman (article Théorie et relations internationales), la notion de puissance souffre de multiples confusions car Morghentau confond la recherche de la puissance, « résultat d’un instinct humain que l’on retrouve dans toute société », et la recherche de la puissance, « conséquence de la structure du milieu international ».

Or, il apparait que l’aide militaire russe répond à ces deux figures de puissance. En effet, on assiste, d’une part, à un renforcement de la puissance militaire russe car Poutine croit en une grandeur de la Russie  (le budget de la défense a ainsi été quadruplé durant la présidence Poutine, pour atteindre en 2013 plus de 90 milliards de dollars, ce qui a provoqué la  démission du Ministre des Finances en 2011). D’autre part, la structure du système international change à chaque fois que les capacités de puissance sont distribuées selon Kenneth Waltz. Ainsi, l’Etat a peur de la division des gains en faveur d’un autre plutôt qu’en sa faveur, et a peur de devenir dépendant d’autres Etats à travers la coopération.

L’aide militaire russe souligne cette volonté d’autosuffisance, la Russie ne se contente pas de la coalition occidentale contre l’EI. Il s’agit d’une occasion idéale de tester et d’exhiber de nouveaux matériels pour impressionner la communauté internationale (envoi de missiles de croisière d’une portée de 1500 à 2500 kilomètres depuis la mer Caspienne depuis des bateaux assez légers). En effet, la Russie n’a pas montré sa puissance militaire depuis 1979 en dehors de l’Ukraine, opération secrète et de déni.

Par ailleurs, la Russie peut continuer à étendre son sanctuaire stratégique en militarisant la mer Caspienne (dont le statut juridique est indéterminé car des Etats invoquent sa qualité de « lac » et d’autres celles de « mer »). En effet, les Etats-Unis ont armé les marines azéries pour faire contrepoids avec la Russie qui a déclaré, en 2011, par l’intermédiaire de  l’Amiral Vladimir Vissotski, que la flotte russe de la Caspienne sera renforcée de 16 nouveaux navires de guerre d’ici 2020. Ensuite, la Russie veut redevenir un partenaire essentiel du jeu diplomatique au Moyen-Orient, et particulièrement en Syrie, avec laquelle elle entretient des liens privilégiés depuis 1980, date du traité d’amitié et de coopération établissant des « liens stratégiques spéciaux » entre les deux Etats signés par Hafez El-Assad et Léonid Brejnev et dans lequel elle a deux bases militaires importantes à Tartous (base navale renforcée en août) et à Lattaquié (base aérienne). Cela suppose de consolider le régime « ami » d’El-Assad. Ce comportement est tout à fait conforme au réalisme. En effet, selon Stephen Walt (article dans Foreign Policy), le réalisme voit les relations internationales comme un sport ; et comme dans tout sport, il est rationnel d’aider son coéquipier.

Or, la chute du régime syrien serait une catastrophe pour la Russie car le président russe a récemment rappelé que les djihadistes de l’EI, souvent formés en Afghanistan,  veulent s’emparer de la région centre-asiatique. Cette aide n’a pas pour objet de sauver El-Assad qui n’a que très peu d’intérêt pour la Russie : Poutine ne l’a pas rencontré depuis 2006 avant sa récente venue en Russie, il n’existe aucun lien personnel entre eux et l’objectif de la Russie est de revenir sur la scène internationale, elle ne prendra jamais le risque de soutenir une personnalité décriée dès lors qu’il aura servi ses intérêts.

Le véritable objectif de la Russie est de préserver un Etat syrien fort, peu important son dirigeant, car il en va de la sécurité de la Russie. Ce raisonnement correspond à la philosophie de Mearsheimer qui pense que la survie est le principal objectif des grandes puissances qui cherchent donc à maintenir leur intégrité territoriale et leur autonomie. Assurer sa sécurité passe par une maximisation de sa puissance (réalisme offensif). A l’inverse, Kenneth Waltz défend un réalisme défensif : il suffit de maintenir un statu quo pour assurer sa défense. Il est intéressant de constater que l’aide militaire russe se situe à la frontière entre le réalisme offensif (maximiser sa puissance et attaquer) et défensif (le but étant de maintenir El Assad : statu quo).

Quels sont les potentiels coûts que la Russie peut subir ? Premièrement, Poutine s’expose à un enlisement progressif. En effet, même si les opérations sont couronnées de succès pour l’instant, il ne faut pas oublier que le « shock and awe » n’a duré que les six premières semaines de l’intervention en Irak de 2003. Ainsi, les États-Unis ont parachuté des missiles antichar TOW au Groupe al-Izza et la brigade Saqour al-Jabal qui ont déjà détruit plus d’une cinquantaine de chars russes. Deuxièmement, cette opération (qui rend la Russie alliée objectif des chiites) peut générer des risques de terrorisme en Russie où il existe plus de 20 millions de sunnites. Troisièmement, on assiste, d’ores et déjà, à une recrudescence de migrations depuis l’attaque russe sur Alep. Enfin, le 31 octobre, Daesh a revendiqué le crash d’un A321 russe dans le Sinaï. Même si la Russie dément, on peut se demander s’il ne s’agit pas de « misperceptions » au sens de Jervis (Perception and Misperception in International Politics). En effet, selon lui, en situation de crise, la perception est toujours subjective et les décideurs ont tendance à refuser de considérer des informations nouvelles dissonantes.

L’attaque russe est essentiellement politique. M. Wright distingue la la philosophie de la vie bonne  (affaires du dedans)  et la philosophie de la survie (affaires du dehors) qui sont, selon lui, irréconciliables. Or, la Russie arrive à articuler les deux : en aidant militairement, la Russie peut asphyxier l’EI et les milliers de terroristes tchétchènes présents en Syrie. C’est en cela que l’aide est politique car « il n’y a de politique que là où il y a un ennemi réel ou virtuel » (Julien Freund, L’essence du politique). Selon Schmitt, la dialectique ami-ennemi est essentiellement politique. Or, il apparaît que la Russie a un ami (la Syrie) et un ennemi (les « terroristes modérés et immodérés » selon Poutine). A l’inverse, la coalition internationale a eu du mal à définir des priorités (EI ou Bachar ? Attaque terrestre ou pas ?) et Laurent Fabius a même criminalisé El-Assad en saisissant la CPI. Au sens schmittien, la dialectique ami-ennemi est un concept indépendant de la morale. La Russie s’autorise à fréquenter des infréquentables pour atteindre l’objectif du moindre mal. Elle ne cherche pas la transfiguration de l’ordre international qui apparaît comme un « désir vain » (Epicure, Lettre à Ménécée). Cela correspond à la thèse de Max Weber (Le savant et le politique) : la morale politique, ce n’est pas avoir des convictions, c’est avoir un sens aigu des responsabilités.

En 1972, Carl Schmitt critiquait déjà un nouveau nomos abreuvé par l’impérialisme américain qui consistait à promouvoir la chasse à l’Etat hors-la-loi en s’arrogeant le droit « de s’attribuer ce nom d’humanité, de l’invoquer et de le monopoliser » pour « déclarer l’ennemi hors-la-loi et hors l’humanité ». Il ajoutait que la modification du théâtre de la guerre qui présente, de plus en plus , une dimension aérienne facilitant l’anéantissement de l’ennemi. C’est exactement le logiciel (criminalisation d’El Assad) et la stratégie (bombardements aériens sans attaque terrestre) utilisés par la coalition occidentale. L’intervention russe tranche complètement avec ce logiciel (défense de l’ami) et ce mode opératoire (attaque aéroterrestre avec guidage au sol). De plus, en s’alliant avec l’arc chiite avec lequel elle a des traits communs civilisationnels, la Russie orthodoxe permet de faire émerger une « Grossraum » (selon la formule de Schmitt), c’est-à-dire un regroupement civilisationnel régional qui permet d’éviter l’unipolarité américaine relayée par ses alliés sunnites (Turquie, Arabie Saoudite, Qatar, Jordanie).

Enfin, l’aide militaire russe à la Syrie est juste et ce autant d’un point de vue juridique qu’éthique. Juridiquement, la Russie répond à un appel lancé par le régime en place, l’aide est donc légale. De plus, on peut certainement qualifier l’opération russe d’attaque préemptive (droit fécial) car la menace est immédiate (l’EI gagne du terrain en Syrie et marche sur l’Asie centrale) ce qui rend la source de la menace effective et non hypothétique. Au niveau du jus ad bellum, l’attaque russe semble donc motivée par une juste cause, il existe une autorité politique légitime (Poutine a déclaré son offensive devant les Nations Unies), cette intervention revêt la forme d’un derniers recours, il y a bien proportionnalité car l’EI n’a pas été arrêté par la coalition occidentale et l’opération est utile, et non futile, car la Russie compte mener des opérations expéditives d’environ quatre mois qui ont déjà permis de consolider les positions syriennes.

Au niveau du jus in bello, le guidage au sol permet de discriminer entre les civils et les combattants. Dans, Guerre juste et injuste, M. Walzer soutient que la juste cause consiste à faire respecter le droit des communautés (même infra-étatiques) et ajoute au jus in bello l’idée d’une courte durée et d’une efficacité maximale. Force est de constater que l’intervention russe répond à ces deux conditions : Vladimir Poutine s’est érigé, devant les Nations Unies, comme le défenseur des chrétiens d’Orient persécutés (communauté morale infra-étatique) et s’est fixé quatre mois pour asphyxier les terroristes et commencer la résolution politique du conflit, certainement par une Conférence régionale sur le Levant.

Ethiquement, l’aide militaire russe est une offensive idéologique. Les interventions de regime change sur le fondement des droits de l’homme est une catastrophe selon Poutine. Il se place ainsi  tant en héritier de Hans Morghentau  que de Julius Evola. Héritier de Hans Morghentau, car ce dernier estime que la morale universelle ne doit pas influer sur la politique étrangère; les interventions de regime change ne générant que de l’instabilité régionale et une montée de l’islamisme. Héritier de Julius Evola,  car il est partisan d’une civilisation dite « traditionnelle », la civilisation slave orthodoxe, et récuse la civilisation moderne qui refuse le primat du spirituel au nom des droits de l’Homme.  C’est comme cela que l’on peut comprendre le fait que le patriarche Cyrille 1er bénisse les avions de chasse Sukhoï-35 en déclarant que « la Russie ce n’est pas seulement un pays, c’est toute une civilisation ».

Ainsi, si l’aide militaire russe à la Syrie est animée par la rationalité réaliste, il reste qu’elle peut être jugée comme politique (au sens schmittien) et porteuse de représentations éthiques considérables.

Adil Kourtih


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