Le hajj, propriété saoudienne?

 -  -  23


 

Le terrible incident survenu à Mina en septembre dernier pendant le Hajj a rappelé la difficulté de rassembler près de 5 700 000 pèlerins. Plus de 3 000 personnes sont décédées. Après le drame, un flot nourri de critiques sont venus remettre en cause la gestion du pèlerinage par les Saoud, la famille royale régnante en Arabie Saoudite.

Un fidèle à la Grande Mosquée de la Mecque / Wikimedia Commons
Un fidèle à la Grande Mosquée de la Mecque / Wikimedia Commons

Deux marées humaines s’abattant l’une contre l’autre. C’est la raison officielle du drame de Mina, le 24 septembre dernier. Mais les causes de la bousculade sont encore floues. Reste que, un mois après l’incident, le journal Le Monde annonce un bilan d’au moins 2 200 pèlerins. Les autorités saoudiennes, quant à elles, se sont limitées à un communiqué deux jours après le drame faisant état de 800 morts. Depuis, silence radio. Le nombre de victimes ne cesse d’augmenter de semaine en semaine. L’identification est une tâche compliquée, car sous leur Irhâm blanc, l’habit traditionnel, les pèlerins sont nus et n’ont pas de pièces d’identité. L’Iran et le Mali sont les deux pays les plus touchés. Ils cumulent presque mille victimes à eux deux.

Mina, à seulement 5km de La Mecque, accueille les pèlerins lors du quatrième jour du hajj, le rite de la lapidation de Satan. Journée phare du pèlerinage, elle consiste à lancer des cailloux sur trois piliers. Ces jamarât symbolisent l’endroit où Abraham aurait lapidé le diable. C’est aussi dans la vallée que sont érigées quelques 50 000 tentes.

Cependant, Mina tient moins sa renommée grâce à ces rituels qu’aux nombreux incidents qui ont jalonné la récente histoire du hajj. Lors des quinze dernières années, quelques 4 000 personnes y sont décédées. En 1990, le système de ventilation du tunnel de Mina rend l’âme. Avec lui, plus de 1500 pèlerins. Certains par asphyxie, d’autres par piétinement. Déjà à cette époque, les Saoud avaient été l’objet d’une vague de critiques provenant de plusieurs pays musulmans. Une bousculade identique à celle de septembre avait tué 270 personnes en 1994. Les autorités saoudiennes, débordées par le nombre inattendu de pèlerins, n’avaient pu empêcher le drame. Entre 1998 et 2006, on totalise un millier de morts, par incendie ou par bousculade. Le hajj est si souvent endeuillé qu’un incident est maintenant attendu tous les ans. Cette année, une grue de chantier a ainsi tué plus de cent individus.

Les différents accidents du hajj / Infographie Le Figaro
Les différents accidents du hajj / Infographie Le Figaro

Le hajj, un commerce juteux

 

Comme un symbole, cette grue était érigée pour aider aux travaux de modernisation de la Grande Mosquée de la Mecque. Initialement prévue pour accueillir un million de fidèles, l’édifice pourrait en recevoir simultanément plus de deux millions. Des infrastructures pharaoniques qui exaspèrent nombre de pèlerins à la recherche de plus de pureté et de spiritualité. Les Saoud investissent massivement dans le hajj, véritable vitrine du royaume. Fait notable, le plus grand hôtel du monde sera demain à la Mecque. Le Abraj Kudai Hotel et ses 10 000 chambres symbolise la démesure de la famille royale qui transforme les lieux saints en un nouveau Las Vegas. Et ce, au détriment du patrimoine. La maison d’Abou Bakr, le premier calife de l’Islam, a été récemment détruite. A la place, un hôtel Hilton flambant neuf accueille une clientèle toujours plus chic.

S’il y a bien quelque chose qui ne peut pas être reproché aux Saoud, c’est leur investissement financier dans le hajj. Mais à quelle fin ? Outre ses folies immobilières, Riyad met 100 000 policiers et une partie de l’armée à disposition du pèlerinage. Reste que le royaume se place à mi-chemin entre le rôle de gardien des lieux saints de l’Islam et celui d’une agence touristique. Le quotidien suisse Le Temps déclarait récemment :

« L’organisation et le bon déroulement du pèlerinage sont essentiels au gouvernement de Riyad, qui joue sa crédibilité de garant et protecteur des lieux saints. »

La gestion saoudienne fait craindre aux autres pays musulmans une privatisation des lieux saints. Ceux-ci appartiennent à tous les musulmans. L’Arabie Saoudite a longtemps instrumentalisé le hajj comme un moyen de plébiscite des Saoud, alors contesté au Moyen-Orient. Toujours dans une logique pécuniaire, Riyad compte tripler le nombre de permis pour le petit pèlerinage (L’Omra) se déroulant toute l’année.

L’ennemi iranien et les pèlerins chiites

 

Le retentissement du drame de Mina à l’international est dû en grande partie à la guerre des mots que l’Iran a lancée contre les Saoud. Il importe de rappeler que le hajj, cinquième pilier de l’Islam, est autant un rituel sunnite que chiite. Malgré les tensions entre ces deux courants de l’Islam, les deux communautés participent conjointement au cérémonial. La seule différence réside dans la visite des pèlerins chiites dans le cimetière médinois d’Al Baqi. C’est ici que repose Fatima, la fille du Prophète et femme d’Ali, cible des divergences confessionnelles.

Les incidents entre chiites et sunnites sont légion pendant les processions. Des prosélytes chiites en profitent également pour organiser des manifestations publiques pour s’opposer à l’organisation saoudienne du hajj. Ils incitent les fidèles à rejoindre les pèlerinages chiites de Nadjaf, Qom et surtout Kerbala. A Kerbala, les chiites commémorent l’assassinat d’Hussein, fils d’Ali,  dans le sang et les flagellations pendant les fêtes de l’Achoura et de l’Arbaïn. Selon le ministère irakien de la Défense, ils étaient près de 17 millions en 2014, soit trois fois plus qu’à La Mecque. Cette année, lors du hajj, de fortes tensions entouraient le rassemblement dues à la condamnation à mort par l’Arabie Saoudite de Ali Mohammed al-Nimr, un jeune manifestant chiite.

Les lieux Saints de l'Islam / La Documentation Française
Les lieux Saints de l’Islam / La Documentation Française


Si le hajj a toujours provoqué des tensions entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, cette année la nouvelle donne internationale est venue pimenter l’événement. Le contexte régional voit depuis des décennies s’affronter ces deux géants. Depuis 1979, la politique étrangère américaine se tournant volontiers vers Riyad avait conféré un précieux avantage à l’Arabie Saoudite. Tant sur le plan militaire qu’économique. La Révolution islamique, pendant ce temps-là, a ruiné l’Iran. Ravagé par les huit années de guerre contre l’Irak et miné par les embargos internationaux successifs, l’Iran doit son salut à la vente de son pétrole à la Chine. En 2015 cependant, les cartes sont rebattues. Sous l’impulsion des Etats-Unis, et malgré les pressions saoudiennes et israéliennes, les Occidentaux signent un accord qui vise à endiguer le programme nucléaire iranien.

L’Iran retrouve une légitimité internationale. Pour preuve, Javad Zarif, le ministère des Affaires Étrangères de la République Islamique a participé à une négociation internationale sur le dossier syrien. Chose rare, saoudiens et iraniens étaient réunis autour de la même table. Chacune des deux puissances soutient ses alliés à sa façon. Les saoudiens livrent des armes et du matériel logistiques à ceux que l’on appelle « les islamistes modérés » pendant que Téhéran dépêche des haut-gradés sur place pour conseiller les soldats loyalistes à Damas. Suite à ces pourparlers, peut-on s’attendre à une détente progressive entre ces deux forces ? Même si cela semble être le souhait des Etats-Unis, les différents politico-religieux sont trop vifs pour espérer un dialogue renoué.

Vers une internationalisation du hajj ?

Le Qatar, la semaine succédant le drame de Mina, a annoncé sa candidature pour organiser le hajj en 2016. Cette proposition fait sourire au premier abord. La question transnationale du hajj se pose pourtant très sérieusement. Les Saoud, en ayant fait main basse sur le pèlerinage, a enterré toutes les remises en causes possibles. Le roi Salmane se montre intransigeant :

« le royaume ne permettra jamais à quiconque agissant en coulisse de remettre en cause l’organisation saoudienne du hajj

Dans le même temps un dirigeant turc de l’AKP déclarait publiquement que « les lieux saints de l’Islam appartiennent à tous les musulmans ». Rappelons que Salmane, en qualité de roi d’Arabie Saoudite, détient le titre de « Serviteur des deux saintes mosquées ». Malgré la volonté de certains Etats de co-organiser le hajj, les Saoud ne semblent pas enclins à partager la vache à lait. C’est effectivement un véritable business. Les recettes sont énormes et profitent au développement du tourisme. Le hajj permet d’offrir une vitrine internationale à un pays qui parfois transgresse explicitement les Droits de l’Homme. En outre, les infrastructures sont aujourd’hui tellement démesurées qu’aucun autre pays ne serait en mesure de rivaliser avec Riyad. On s’achemine donc vers un hajj exclusivement saoudien.

Noé Hochet


23 recommended
389 views
bookmark icon